Par VALERIE LEVY-NOEL

place-de-la-republique-cropQuitter le cortège d’une manifestation « pacifique » de soutien à la Palestine pour se rendre devant un lieu de culte juif afin de crier sa haine, en groupe et en faisant usage de la violence1, constitue en soi l’un des faits les plus marquants des dérives de la mobilisation pro-palestinienne en France durant l’opération Plomb durci.

Le phénomène, inédit, pose la question clef de toute réflexion sur le sujet. Soyons clairs, se rendre devant les portes d’une ambassade ou d’une institution représentant l’Etat d’Israël pour dénoncer l’allégeance à un gouvernement et à ses agissements, n’est pas se rendre devant une synagogue dans l’objectif d’en agresser les fidèles ou d’y provoquer des dégâts matériels. Nous ne pouvons que déplorer qu’il s’agisse bien ici d’un fait antisémite, un, saisissant, parmi d’autres, qui fait figure d’estampille de l’inclination qui a entaché la mobilisation. Dénoncer toute forme de dérive, qu’elle soit verbale, symbolique, idéologique et qui se traduise ou non en acte de violence, ne remet pas en cause la mobilisation en soi.

Le 27 décembre 2008 débutait dans la bande de Gaza l’opération Plomb durci menée par Tsahal. Ce même jour marque le début de la mobilisation pro-palestinienne en France. Des actions ont été menées quotidiennement tout au long du mois de janvier, partout en France, relayées par les réseaux sociaux sur Internet (facebook, myspace…) mais aussi par sms, ce qui a permis une grande réactivité. Des permanences ont été mises en place dans les grandes villes. Les petites villes ont elles aussi réussi à mobiliser. De nombreuses mairies, pour la plupart affiliées au PCF, ont organisé sur leurs parvis des veillées.

Les samedis du mois de janvier ont été le théâtre de manifestations : le 3 janvier 15 000 personnes ont défilé à Paris et 80 000 en France. Le 10 janvier 60 000 à Paris, 150 000 en France dans 130 villes, et les 17 et 24 janvier respectivement 4 500 et 12 000 personnes à Paris.

Des modérés aux islamistes en passant par l’extrême droite

Les tensions entre les différents courants de la cause palestinienne en France ont été fortement ressenties.

A l’origine de la mobilisation, le Collectif National pour une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens regroupe une quarantaine d’associations. Sa ligne politique est plutôt modérée à l’image de l’AFPS, Association France Palestine Solidarité, qui, à l’aide de ses relais locaux parvient à mobiliser à l’échelon national. Le site web « Urgence Gaza » créé le 30 décembre par Génération Palestine, dédié à la diffusion de l’information pendant la mobilisation, s’est fait le relais de toute communication du Collectif.

La voix du Hamas et du Hezbollah en France : le Parti Anti-Sioniste

Le Parti des Musulmans de France de Mohamed Latrèche et le Centre religieux chiite Zahra, proches du Mouvement des Damnés de l’Impérialisme de Kemi Seba, sont membres du « front uni contre le sionisme » (devenu Parti Anti-Sioniste), dont les initiateurs avaient été réunis au théâtre de la Main d’Or de Dieudonné en septembre 2008. Le Parti Anti-Sioniste ne reconnaît pas l’Etat d’Israël, affiche des positions très radicales et s’est rapproché de certains groupes d’extrême droite tels que la Droite Socialiste.

Ses membres avaient pour ambition d’importer en France la journée d’AlQods, journée de « déjudaïsation de Jérusalem », célébrée tous les ans dans certains pays musulmans et qui donne lieu à de nombreux dérapages violemment antisémites.

Organisée en totale autonomie par rapport au grand rassemblement prévu ce jour là à l’initiative de l’association Capjpo, la manifestation du 17 janvier, organisée conjointement par le Centre Zahra et le PMF, à Paris, a marqué par la radicalité des déclarations entendues, par la forte théâtralisation des souffrances des victimes, et par la tonalité religieuse très appuyée du cortège. Ses initiateurs disent distinguer leur combat de celui des mouvements moins radicaux qualifiés de « pro-sionistes ».

Un certain nombre de groupes d’extrême droite proche d’Egalité et Réconciliation d’Alain Soral, influencés sans doute par la prise de position très marquée de Jean Marie Le Pen, ont choisi de participer à la dernière grande manifestation parisienne du 24 janvier.

Christian Bouchet, figure connue de l’extrême droite, ancien d’Unité Radicale, a notamment marché sous la banderole « front uni contre le sionisme » aux côtés du Centre Zahra. Malgré l’opposition du Collectif National et la volonté de groupes anarchistes présents d’exclure ces intrus du cortège, 150 militants d’extrême droite ont défilé accompagnés de manifestants issus de l’immigration et de femmes voilées, symbole de la nouvelle ligne impulsée par Alain Soral, sous les cris de « sioniste casse-toi la France n’est pas à toi ».

Ces militants étaient également animés d’une volonté de condamnation de la tentative de récupération du mouvement de solidarité par les partis d’extrême gauche.

« Gaza la nouvelle Shoah »2

Les dérapages verbaux ont fleuri : « mort aux Juifs » « mort aux sionistes » ont été entendus dans de nombreux rassemblements, les drapeaux israéliens ont brûlé, les cortèges ont pour certains dégénéré et donné lieu à des agressions contre des membres de la communauté juive (comme le 4 janvier dans le quartier de l’Opéra à Paris où trois jeunes juifs ont été agressés). Certains appels à la violence ont même été lancés à l’encontre des « sionistes de Paris » (intervention de Kemi Seba pendant la manifestation du 10 janvier à Paris). Mais la dérive symbolique la plus marquante de cette mobilisation est très certainement le parallèle quasi omniprésent opéré entre sionisme et nazisme, entre les victimes de Gaza et celle de la Shoah. De nombreuses photos de la Shoah ont été brandies dans les cortèges accolées à celles de Gaza et le drapeau israélien a été à de nombreuses reprises affublé d’une croix gammée. La terminologie a joué un rôle très important, les termes génocide, holocauste, crime contre l’humanité, camp de concentration, ghetto, ont été utilisés à outrance.

La photo de l’enfant du ghetto de Varsovie, mise en comparaison avec celle d’un enfant palestinien encerclé de soldats israéliens, a notamment fortement marqué les esprits. L’équivalence sionisme/nazisme est partie intégrante de la propagande antijuive islamiste classique. Le Hamas n’a fait que réutiliser un vieux poncif de cette doctrine. A titre d’exemple le 10 janvier Khaled Mechaal parlait d’holocauste dans une interview télévisée reprise sur les chaînes internationales. Ce parallèle juif/nazi participe à un processus de banalisation de la haine antijuive.

Légitimation de mouvements terroristes

Ce qui a clairement distingué la toute récente mobilisation en faveur de la Palestine de celle des années passées, est l’absence de réticence à défiler ouvertement en faveur d’un mouvement terroriste et considéré comme tel par l’Union Européenne depuis 2003. Elément symptomatique s’il en est du phénomène, toute la réserve dont aurait fait preuve autrefois l’extrême gauche s’est effacée au cours de cette mobilisation et la présence de membres et de dirigeants du PCF et du NPA, de LO et des Verts, n’a fait qu’en renforcer la normalisation.

La présence massive de drapeaux du Hamas et du Hezbollah au cours des manifestations suffit à le prouver. Défiler sous un drapeau du Hamas, y compris quand on se dit animé par la seule volonté de dénonciation de la guerre et de défense des populations civiles, c’est défiler en faveur du Hamas et ceux qui s’en défendent auraient alors dû quitter les cortèges. Mais la plupart des participants ont parfaitement assumé leur prise de position en faveur du mouvement de Khaled Mechaal.

Un intervenant à la tribune n’a pas hésité à livrer un message du « représentant légitime et officiel du Hamas à Damas » selon ses propres termes, à la foule, lors d’une manifestation le 3 janvier à Avignon et à transmettre le « Salut fraternel » de Khaled Mechaal à ceux qui défendent dans la rue la cause palestinienne et dénoncent la « barbarie israélienne ».

Ce phénomène s’inscrit dans un processus global, mondial, de légitimation, impulsé par le Hamas, à l’instar du Hezbollah, en vue de gagner ses lettres de noblesse et de devenir aux yeux du monde un acteur politique ainsi qu’un interlocuteur incontournable. Puisque le Hamas est un mouvement de « résistance », défiler sous sa bannière n’est pas pour la conscience collective des manifestants un acte répréhensible en soi. Cette légitimité avait déjà fait son apparition dans les quartiers populaires où ces mouvements font figure de résistants à l’oppresseur capitaliste et impérialiste. Le Centre Zahra participe depuis deux ans à l’importation de ce processus en France en se faisant le porte-voix du mouvement Hezbollah.

Signe du succès de cette importation le MDI n’a pas hésité à soutenir publiquement le « parti de Dieu » et dit aspirer à ce que son groupe devienne un mouvement de « résistance aussi honorable que le Hezbollah ».

« Palestine la fierté de l’Islam »3

La seconde grande évolution constatée lors de cette mobilisation et qui est intrinsèquement liée à ce qui vient d’être énoncé est la forte implication des musulmans. Selon les services de police 70 à 80% des manifestants étaient d’origine arabo-musulmane (L’Express 21/01/09). La tonalité des cortèges pro-palestiniens est un phénomène nouveau. C’est traditionnellement la laïcité qui prévaut chez les défenseurs de la cause palestinienne en France affiliés en général à l’extrême gauche.

Ce mouvement a été favorisé par la forte participation des mosquées et des associations culturelles musulmanes.

L’UOIF a par exemple publié un communiqué dès les premiers jours de la guerre appelant les musulmans à se mobiliser pour les Palestiniens. Le Centre Zahra avait quant à lui auparavant adressé un courrier à toutes les mosquées de France, quelle qu’en soit la tendance religieuse, les appelant à rejoindre le combat contre le sionisme.

Une communication efficace du Hamastan

Pour faire passer le Hamas de « mouvement terroriste » à « mouvement de résistance opprimé » jusqu’en Occident, s’est mise en place une réelle stratégie de communication. L’objectif visé était simple : valoriser et « humaniser » le combat du Hamas.

Pour exporter cette nouvelle image jusque dans les cortèges de rue des pays occidentaux, le Hamas et ses soutiens ont exploité les voies classiques de toute bonne entreprise de communication.

Les moyens mis en œuvre pour faire passer le message déterminé sont connus : contrôle de l’image et des médias, utilisation des leaders d’opinion et des relais locaux (mosquées, associations…), usage d’une terminologie très étudiée, renforcement du processus de victimisation, instrumentalisation des souffrances, maîtrise (couronnée de plus ou moins de succès et usant des moyens de domination par la terreur) de la parole émanant des populations gazaouies, entretien des alliances symboliques (avec les puissances dont l’hostilité aux USA et à Israël est connue [Iran, Venezuela…]) afin de devenir le symbole de la résistance à l’impérialisme américano-sioniste.

C’est ici l’occasion de souligner de nouveau le poids et l’effet des images télévisées au cours de cette mobilisation et de rappeler que leur production a été contrôlée dans la plupart des cas par le Hamas. Le dire ne minimise en rien toute l’horreur de souffrances des victimes. Les chaînes de TV comme Aljazeera diffusées par satellite n’ont fait qu’alimenter la propagande du Hamas.

Ce n’est pas un hasard si la cible visée par cette stratégie de communication et qui s’est effectivement mobilisée était la population musulmane du monde entier. La communication du Hamas, instaurée par ses dirigeants qui n’hésitent pas à se référer aux écrits coraniques les plus controversés, prend soin de valoriser l’élément religieux et lui accorde la primauté sur le nationalisme ou le patriotisme, anciens vecteurs traditionnels de la lutte palestinienne. Les promesses d’ordre prophétique d’Ismaël Haniyeh, comme la conquête prochaine de Rome ou le châtiment des USA par la crise, n’ont fait que renforcer l’aspect djihadiste sacré du combat mené.

Les déclarations de l’Ayatollah Khamenei, dans un message datant du 15 janvier et adressé directement à Ismaël Haniyeh affirmant que le Hamas avait fait « hisser l’étendard de la gloire de l’Umma islamique », en témoignent aussi. La carte religieuse, théologique n’est pas la seule à avoir été jouée dans ce conflit, l’appel à la sensibilité des musulmans concernant l’oppression subie par le peuple depuis la création de l’Etat d’Israël a été très palpable. Jouant sur ces deux tableaux, l’un mystico-religieux et l’autre historique, le Hamas a favorisé le phénomène d’identification des populations d’origine Arabo-musulmane de France.

Les fruits de ces efforts ont été constatés lors de la mobilisation, la communication a été couronnée de succès.

Une manipulation idéologique

Nous l’avons vu, ce qui s’est produit dans les manifestations n’est que la reproduction ou l’expression de la position impulsée par les ennemis historiques d’Israël et des Juifs en général.

Ce processus qui a vu le passage de « mouvement terroriste » à « mouvement de résistance » pour qualifier le Hamas, très largement initié par les mouvements terroristes eux-mêmes soutenus par l’Iran, démarche qui s’inscrit pour ces acteurs dans la quête de reconnaissance extérieure, s’est opéré dans les esprits d’une certaine frange de la population qui vit en Occident.

Il ressemble de près, à celui qui consiste à glisser de l’antisionisme à l’antisémitisme. Il le conditionne et surtout vient en quelque sorte le légitimer.

La similitude entre les deux processus est à souligner car ils sont intimement liés dans leurs objectifs. On peut légitimement se poser la question suivante : qui a intérêt dans les pays occidentaux et en France en particulier (arrivée rappelons-le en tête de liste des pays en terme de mobilisation mais aussi en nombre d’actes antisémites recensés pendant cette période) à favoriser un glissement similaire et à encourager la « métamorphose » aux yeux des autres, de tout juif en un « sioniste criminel et sanguinaire » ?

C’est cette démarche qui constitue la dérive la plus importante, celle dont la portée représente un risque sans commune mesure avec les autres, la matrice dans laquelle viennent se greffer toutes les autres dérives.

Cette démarche est une manipulation idéologique, au même titre que celle élaborée par les ennemis d’Israël, menée insidieusement sur un certain nombre de Français que l’on retrouve dans les défilés contre Israël, et qui ne sert que les intérêts de petits groupes malveillants dont les motivations sont connues.

Les cas de Nice, Metz ou Strasbourg évoqués précédemment ne sont que le signe de ce glissement et de son succès.

Le mois de Janvier 2009 a été fortement marqué par un sentiment général d’insécurité des communautés juives, phénomène néanmoins non réductible à la France, lié à une augmentation remarquable des actes antisémites, relevés dans ce rapport [Rapport sur l’antisémitisme en France NDLR]. Les dérives évoquées ci-dessus ont nécessairement favorisé cette tendance.

Cette guerre a donné libre cours à toutes ces dérives, directement importées du Moyen Orient et doublement légitimées par la présence et la non-dénonciation des partis d’extrême gauche, qui font figure d’adhésion aux idées.

Ce mouvement antisémite latent ne demandait qu’à se révéler et l’union des forces au-delà des divergences, qui a caractérisé la mobilisation, laisse perplexe. Elle a en effet été le lieu de rencontre de groupes pourtant politiquement et idéologiquement antagonistes. L’élan de solidarité a été souvent prétexte à l’expression de la haine. Le silence autour du traitement, pourtant condamné par Amnesty International, que font subir les dirigeants du Hamas aux opposants à leur régime laisse lui aussi interrogatif.

Le sondage CSA du 8 janvier laisse penser que l’opinion publique en France fait preuve de modération puisqu’il montre que le Hamas est jugé responsable à 23% de la guerre contre 18% pour Israël. Il n’en demeure pas moins qu’un noyau de personnes s’est laissé emporter dans le tourbillon des idées d’un mouvement qui pourfend sans réserve les droits de l’homme. Que ce noyau se soit radicalisé, notamment sur le plan religieux, renforce la gravité et la stigmatisation du phénomène. La manipulation reste limitée, mais la normalisation des dérives est néanmoins inquiétante.

Notes :

1 – Le 3 et le 7 janvier à Metz, ainsi que le 3 janvier à Nice un appel est lancé pendant la manifestation incitant les participants à se rendre à la synagogue. Le 17 janvier à Strasbourg un groupe s’y rend également à l’issue d’un rassemblement.

2 – Banderole du Centre Zahra brandie lors de la manifestation du 17 janvier à Paris.

3 – Vu sur une pancarte à Avignon le 3 janvier.

 

Sources : Centre de Recherche et de Documentation sur l’Antisémitisme

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